Fêter le compliqué

Frédérick Gravel revêt son costume d’auteur pour nous inviter dans les méandres de la création de Chansons d’amour et d’effondrement, en vue de la première mondiale à l’USINE C → 26 + 27 + 28 mars 2026

Il y a quelque chose de troublant et galvanisant quand un projet s’annonce publiquement. On dirait que d’un coup, il existe pour vrai, il obtient un degré suffisant de concrétude, alors que la création poursuit son cours, que la chose est encore loin d’exister dans une forme prête à partager.

C’est troublant à cause de cette existence publique soudaine mais aussi galvanisant parce que ça donne un élan, tout en nous mettant enfin un horizon précis, un point de chute. On dirait bien qu’il est trop tard pour reculer.

Et je pense que je rechigne à chaque fois à en parler parce que je suis encore en recherche, et que je sens que ce que je vais dire risque d’être à côté de la plaque, à côté de ce que ça sera réellement. Mais c’est déjà le moment d’inviter tout le monde à venir risquer cette première rencontre. Il y a clairement quelque chose de fragile dans une première série de représentations. Mais il y a aussi là une occasion de participer à une mise au monde.

Ça demeure inconfortable d’essayer de jouer la vente enthousiaste d’une expérience qui est encore à définir. J’ai l’impression que la création doit s’élaborer au fil des questions et des doutes, et les créat·eur·ice·s que j’admire sont celleux qui remettent constamment en question leur travail.

OK, rendu à cet endroit dans le texte, j’ai assez expliqué que j’avais du mal à y aller…

Bon, c’est quoi ce titre, pour commencer?

Un, j’ai l’impression qu’il sonne bien. Il y a là quelque chose de familier pour moi, un peu comme si je rentrais à la maison. Je pense que ça vient des chansons de Otis Redding, même si clairement le titre est un petit clin d’œil à Cohen. Les chansons de Otis Redding m’ont toujours beaucoup inspiré, et quiconque a suivi mon travail en aura entendu des bouts durant les shows. On dirait que s’y retrouvent des émotions intenses et contradictoires, comme si l’amour y est tout en même temps, et qu’il fait vaciller le chanteur tout près d’un précipice, mais en route vers la béatitude. Ou quelque chose du genre. De gros contrastes et paradoxes, et j’ai toujours aimé les contrastes dans une mise en scène.

J’ai aussi toujours aimé les lignes de guitare des chansons de Otis Redding. Ça doit parler à l’humble guitariste que je suis. Rien de spectaculaire dans ces lignes, mais la subtile manière de les mettre en avant dans le mix sonore fait passer une autre couche de fragilité essentielle dans ses chansons.

Alors, je pense que c’est pour parler de ces chansons, ou de cet état d’être, que ce titre existe. Si pour le moment je ne sais pas s’il y aura du Otis Redding dans la mise en scène, reste que la musique soul en aura été une inspiration. Et il y en a en studio.

Ce titre va bien avec une partie de la création, sans doute la pièce maîtresse de la soirée. On dirait bien que cette création sera faite de plusieurs morceaux, mais des morceaux consistants. Un de ceux-là porte pour le moment le titre de la pièce.

J’essaie dans cette pièce de montrer des êtres qui justement ne sont pas alignés, qui subissent ces frictions, ces compréhensions différentes.

– Frédérick Gravel

Je ne sais pas si cette création parlera majoritairement d’amour mais elle parlera clairement de relations. Peut-être davantage des défis de la communication dans toute forme relationnelle. Donc, la relation amoureuse, soit, mais aussi les relations entre groupes sociaux, nations, classes, tout ce qui existe entre les gens, ce morceau de réalité où ça frotte, où on se rend compte qu’on ne vit pas dans le même monde, ou disons, la même vision de celui-ci. Je ne pense pas que ça soit nouveau, que ça soit une nouvelle expérience humaine : celle des réalités non alignées. Mais ces désalignements se ressentent peut-être un peu plus concrètement chez moi depuis quelques années. Et lorsqu’on prend en compte ces réalités divergentes, j’ai l’impression qu’on le fait toujours de manière binaire, comme s’il n’y avait que deux réalités qui s’opposent. Je sens qu’on tombe rapidement dans ce piège, même en étant plein de bonne volonté.

J’essaie dans cette pièce de montrer des êtres qui justement ne sont pas alignés, qui subissent ces frictions, ces compréhensions différentes. Je crois qu’il est inspirant de montrer les symptômes de ce phénomène, question qu’on le voit en action, qu’on le voit de manière poétique, plus précisément. Peut-être pour se réconcilier avec cet aspect de notre existence?

C’est peut-être une obsession chez moi, de chercher à passer dans ma danse le fait que les êtres ne savent pas s’aligner aussi bien que dans un pas de deux répété, que dans les accords qu’on sait rapidement trouver entre danseurs. De là les nombreuses heures passées à clarifier des improvisations qui font qu’on se décale juste un peu, juste assez pour que ça sonne juste, pour que ça sonne réel. Au minimum, réel à mon sens. Et ça rend le tout plutôt complexe, plutôt alambiqué, dans une danse qui se cherche plutôt qu’une danse qui s’affirme. Ça me semble plus juste.

J’ai écrit qu’il y avait plusieurs morceaux. Dans une autre étude on cherche quelque chose de plus jazzy dans la manière d’approcher une chorégraphie de groupe. Comment bouger ensemble comme un ensemble de jazz, avec un plan clair mais des ouvertures à l’improvisation, avec une musicalité affirmée, et idéalement des signatures physiques elles aussi affirmées. Ça semble simple dit rapidement comme ça, mais ça pose des questions sur la genèse même des mouvements, la manière de les partager, la manière de s’en rappeler. Il faut porter attention, puisque ça peut rapidement devenir homogène et monotone, si on se contente de se laisser porter par la partition et la musique. C’est un travail de geek du mouvement, je pense. Mais finalement ça devient quelque chose de pas mal festif, en contraste avec le morceau titre…

Oui, c’est un mot qui colle, il y aura quelque chose de festif dans cette soirée. Parce qu’il y aura un band. Je sais, il y a pas mal toujours un band…, mais n’est-ce pas un beau luxe d’aller voir de la danse contemporaine avec un band? On dirait que je ne me suis pas encore fatigué de ça, au contraire même. À chaque fois j’ai envie de creuser plus loin la relation entre ces deux arts vivants.

Je pense que j’aurai toujours envie de fêter un peu sur scène. Fêter le fait que ça existe, la scène, que ça existe, ce moment d’art vivant. Mais j’aime aussi l’idée de fêter l’incompréhension, de fêter la complexité, de fêter ce qui nous échappe. Parce qu’il me semble qu’il est toujours tentant de cacher ces choses qui frottent, de vivre dans le déni de ces frictions qui définissent nos rapports au réel. Ou encore de se laisser décourager par les défis que cela porte.

On essaiera donc encore une fois de fêter le compliqué.