Reprendre Tout se pète la gueule
Créé en 2010 et présenté jusqu’en 2017, Tout se pète la gueule, chérie a été remonté en juillet 2024 dans le cadre du Festival OFF Avignon. Il entamera une nouvelle série de représentations, d’abord à Genève au Festival La Bâtie, puis ici-même à Montréal au Théâtre de Quat’Sous.
C’est dans ce contexte que Frédérick Gravel partage ses réflexions personnelles sur la reprise de ce spectacle.
Juste avant de reprendre Tout se pète la gueule, chérie aux Hivernales d’Avignon à l’été 2024, j’avais pris le temps d’écrire quelques lignes, me disant que je pourrais réactiver l’idée du blogue de DLD avec ce sujet d’actualité. On n’a pas publié le texte avant la reprise, mais je l’ai gardé quelque part… Comme nous rejouons ce show très bientôt, c’est un peu plus d’actualité.
Ça fait trop longtemps que je ne me suis pas attelé à la tâche d’écrire. Écrire pour autre chose qu’une demande de subvention, ou un bilan ou un long courriel explicatif sur une politique ou une autre, une stratégie ou une autre. J’écris à mes amis parfois. Je ressens ici la même sensation que lorsque je n’ai pas écrit à un ami depuis longtemps. Une envie de faire signe, bloquée par la culpabilité de ne pas l’avoir fait avant, par une gêne due au fait que je ne suis pas au courant du quotidien de l’autre, de sa situation. Quand la conversation se rompt, on ne sait plus trop dans quel ton on échangeait, sur quelle gamme. Ça n’est pas très grave, mais ça ajoute clairement au blocage d’écrire.
Il y a eu beaucoup à gérer, pour le gestionnaire de l’art en herbes que je suis, mais je ne m’étendrai pas là-dessus…
Alors, je danse, là, bientôt. Nous remontons un vieux spectacle (né en 2010!), Tout se pète la gueule, chérie. Cette œuvre a vécu d’autres itérations après 2010, mais elle était à la retraite depuis 2017.
Premièrement, je danse encore. Je dansais déjà en solo dans Fear and Greed, donc je n‘avais pas officiellement arrêté à la suite de cette création de 2019. Au fil des versions de ce spectacle solo (avec un gros band), il s’est adapté à mes possibilités et à mes blessures, et je n’ai pas été assez arrêté pour sentir une distance avec ma propre écriture.
Mais là, oui, 2010… Ce n’est plus la même personne qui danse.
De plusieurs manières, en plus de la très prosaïque usure d’un corps qui a 45 ans1 plutôt que 31, ce n’est plus le même personnage. Par l’expérience, la position dans le milieu, la très différente perspective que j’ai sur le travail, sur l’art.
Je me retrouve face à la naïveté de cette œuvre, mais cette naïveté me touche en fait, ne me pousse pas à tout changer.
Je ne peux pas la danser comme au moment de la création. En fait, je danse sans doute beaucoup mieux qu’il y a 15 ans, du moins j’ose l’espérer, tout en étant clairement moins téméraire avec certaines chutes… Mais, c’est plutôt que je ne peux la danser comme si j’ignorais encore les choses que j’ignorais jadis. C’est la même chose pour toute œuvre qu’on reprend, on ne peut rejouer l’ignorance dans laquelle nous sommes face à une œuvre quand elle est toute nouvelle. Ce n’est peut-être pas de l’ignorance, mais plutôt une impossibilité d’en voir tous les contours, toutes les possibilités. À force de jouer une œuvre, on en rencontre les multiples versions, les différentes créations des spectateurs. Le regard s’en trouve enrichi, élargi, et il est très difficile ensuite d’ignorer ces nouvelles connaissances, cette nouvelle sensibilité.
Mais aussi, nous ne sommes plus en 2010. J’ai l’impression que tout a bougé. Je sais d’avance que cette œuvre ne peut être reçue comme jadis.
C’est quoi le thème de ce show, déjà?
Je démarre encore ce spectacle avec la même mise en contexte qu’aux premiers temps, avec le même pas de recul. Le thème du spectacle a toujours été le désarroi. Mon désarroi de jeunesse, le choc de l’énergie de ma vingtaine face au mur de l’indifférence des institutions, du marché de l’art. L’incapacité d’apparaître sur le radar des personnes qui comptent, qui donnent de l’espace, ce qui mène à un certain désœuvrement. J’ai voulu faire un parallèle avec d’autres situations, et il m’a semblé que les régions de pays développés qui ont vu leurs grandes industries être délocalisées créaient ces personnages qui me ressemblaient : ces hommes (jeunes comme moi à l’époque) qui voyaient leur avenir leur échapper. Alors oui, ce spectacle est genré, il parle d’une identité plus ou moins précise, mais qui à l’époque me ressemblait bien. Il parle aussi d’un rôle hérité d’une culture patriarcale qui ne s’est pas encore effacée, celle de l’homme qui doit pourvoir, qui doit produire. Je pense que comme artiste je vivais cette pression. Je voulais m’inscrire dans le monde de la création, pour exister soit, mais aussi pour me valider comme individu qui produit. Bien entendu, ce désir de validation par le travail, de reconnaissance par les institutions, n’est pas typiquement masculin. La société productiviste a sa morale, et cela joue dans la tête de tout le monde.
Le spectacle s’intéresse aux symptômes du désœuvrement que cette pression peut créer lorsqu’on n’arrive pas à se conformer aux modèles reçus, aux exigences productivistes. Même en art on n’y échappe absolument pas.
Donc, je crois que ce thème du désarroi n’est pas daté, et donc que ce spectacle garde sa pertinence. En revanche, il est clairement lu autrement. Jadis, je faisais toujours une mise en garde pour le ramener au désarroi parce que ce spectacle m’avait un peu échappé. On y a vu un tableau d’une certaine «crise» de la masculinité. Je préfère de loin y voir un tableau du désarroi, et il n’y a là aucun appel à protéger une identité fragile. Même si on la voit vraiment cette fragilité, partout. J’essaie de l’approcher franchement, cette identité vacillante, mais avec une certaine affection pour elle.
Je me rappelle avoir joué ce spectacle à l’automne 2016, lors des élections présidentielles américaines. On aurait dit que tout le monde était sonné de constater comment les désillusions et le désarroi d’une grande frange de la population pouvaient porter d’immenses vagues populistes. Je ne crois pas que cette désillusion soit disparue. Je pense qu’avec elle viennent aussi des prises de parole simplistes décomplexées, sur une crise identitaire occidentale, sur une crise de valeurs, quelque chose comme une peur généralisée du changement, de l’incertitude, alors qu’il me semble que le monde est à un point de bascule, et que l’immobilité est illusoire.
Je pense que tout peut se discuter, mais plus le désarroi est grand, plus la détresse économique est grande, plus fortes sont les sirènes des extrémismes simplistes et plus difficile est la réflexion, l’acceptation d’autres points de vue, l’empathie, même2.
Je trouve qu’il est intéressant de se pencher sur les symptômes du désœuvrement dans le contexte actuel. Cela résonne autrement, la caisse de résonance a changé, ou encore nos lentilles se sont alignées autrement. Il me semble toujours intéressant de porter attention aux attentes, aux images de ce qu’on peut espérer accomplir ou être, à la pression sociale qui vient avec ces images, pour ensuite les comparer avec ce qui se peut réellement: ce qui arrive, en somme. Ça ressemble peut-être un peu plus à une crise de l’insatisfaction dans un système économique qui s’annonce abondant et inclusif alors qu’il ne l’est pas.
Je pense que ce n’est pas parce que l’intention derrière ce spectacle n’a rien à voir avec le surgissement des mâles alphas dans la sphère des influenceurs, rien à voir avec le succès récent des mouvements politiques populistes, rien à voir avec une crise identitaire fantasmée ou vécue que l’oeuvre n’éclaire pas tous ces sujets, qu’elle ne permet pas d’en parler.
Mais je vais continuer à m’accrocher à l’intention première, puisque c’est celle qui a nourri l’œuvre et continue de la tenir. Même si je me retrouve loin de mon désarroi de jeune trentenaire qui regardait déjà de loin ses vingt ans, ce personnage je le connais. J’en suis la version mise à jour.
1 Mise à jour été 2025: Maintenant 46 ans !
2 Le timing de ce spectacle m’épate encore, puisqu’on l’a rejoué à Montréal une semaine après la réélection de Trump en 2024.
Tout se pète la gueule, chérie:
représentations de l’automne
FESTIVAL LA BÂTIE – GENÈVE
4-6 SEPTEMBRE 2025
THÉÂTRE DE 4’SOUS – MONTRÉAL
10-13 SEPTEMBRE 2025